En Haïti, la frontière entre le droit, la morale et les réalités de l’insécurité devient chaque jour plus difficile à tracer.

L’affaire impliquant Me Caleb Jean-Baptiste relance un débat sensible : un avocat peut-il défendre n’importe qui, y compris un membre présumé d’un groupe armé, sans être lui-même associé aux actes de son client ?

C’est précisément la position défendue par le lanceur d’alerte John Colem Morvan, qui a pris publiquement la défense de Me Jean-Baptiste. Selon lui, il est normal, voire nécessaire, qu’un avocat représente des personnes liées à des groupes armés, y compris dans des négociations impliquant des hommes armés ou des démarches liées à la libération de personnes détenues par des gangs. Pour Morvan, exercer ce rôle relève de la profession d’avocat et ne doit pas être confondu avec une complicité.

Avocat d’un suspect ne signifie pas complice

Le droit à la défense est un pilier de la justice : un avocat peut représenter un accusé — ou même un membre de gang — sans partager ses actes ni ses opinions. C’est l’argument central de Morvan. Mais la situation haïtienne pose une question supplémentaire : où se situe la limite entre l’exercice légitime de la profession et une éventuelle participation à des activités criminelles ?

Défendre juridiquement un présumé criminel est une chose. Participer à une négociation, transporter de l’argent ou faciliter matériellement une activité criminelle en serait une autre. La distinction reste essentielle, et c’est précisément ce que Morvan cherche à clarifier en prenant la défense de Jean-Baptiste.

Me Jean-Baptiste, lui-même victime d’un enlèvement

Le contexte rend le débat plus sensible encore. Me Jean-Baptiste a lui-même été enlevé le 7 septembre dans l’Artibonite, avec Stéphanie Paultre, directrice générale de l’ONAPÉ, et des policiers qui les accompagnaient, selon plusieurs médias. L’enlèvement est attribué au groupe armé Kokorat San Ras, qui aurait conduit les victimes d’Ennery vers Pendu, dans la zone de Gros-Morne.

Pour les partisans de la position de Morvan, cet enlèvement illustre justement le danger auquel s’exposent les avocats qui acceptent ce type de dossiers — et renforce l’idée qu’ils méritent d’être protégés, et non soupçonnés, pour avoir exercé leur métier.

Qui est Morvan ?

John Colem Morvan s’est construit une réputation de lanceur d’alerte, dénonçant selon lui la corruption et les dérives du système haïtien. Son parcours comporte aussi des controverses : en 2023, il avait présenté des excuses et retiré des accusations contre l’homme d’affaires Johnson Napoléon ; en 2025, une plainte le visant pour des accusations contre des militants politiques a été rapportée par la presse. Cela ne rend pas sa position actuelle infondée — mais elle mérite, comme toute prise de position publique, d’être examinée avec discernement.

La vraie question pour la société haïtienne

Au-delà de ces deux hommes, le débat est plus large : peut-on parler de justice et de responsabilité dans un pays où des groupes armés contrôlent des territoires et imposent leur loi ? Jusqu’où va le droit à la défense, et à partir de quel moment devient-il suspect aux yeux du public ?

Une question qui mérite des réponses juridiques et documentées — pas de simples polémiques sur les réseaux sociaux. Car en Haïti, la société ne demande plus seulement qui défend qui, mais selon quels principes, et avec quelle légitimité.