Plus de 100 000 personnes lors d’une diffusion en direct mettant en scène un chef de gang et une influenceuse recherchée par la justice. Plus d’un million de « likes » et des cadeaux virtuels envoyés en masse. Le phénomène dépasse désormais le simple buzz sur TikTok : il pose une question inquiétante sur notre rapport collectif à la violence, à la célébrité et au crime.
Le spectacle est aussi glaçant que révélateur.
Alors qu’Haïti traverse une crise sécuritaire sans précédent, un direct TikTok réunissant Wilson Joseph, alias « Lanmò San Jou », chef de 400 Mawozo, et Esther Thomas, alias « Nice B », a attiré une audience considérable sur les réseaux sociaux.
Les chiffres de plus de 103 000 spectateurs simultanés, plus d’un million de « likes » et de nombreux cadeaux virtuels circulent largement sur les réseaux. Nous n’avons toutefois pas trouvé, dans les sources accessibles publiquement, de donnée indépendante permettant de vérifier précisément ces chiffres. Ce qui est vérifiable, en revanche, c’est que Nice B est apparue en direct aux côtés de Lanmò San Jou le 9 septembre, quelques jours après avoir fait l’objet d’un avis de recherche de la DCPJ.
Et c’est précisément là que le malaise commence.
Une meurtrière devient une vedette du Web
Esther Thomas, alias Nice B, est recherchée par les autorités haïtiennes pour assassinat, tentative d’assassinat et association de malfaiteurs dans le cadre de l’enquête sur la mort d’une jeune femme surnommée « Baby Love ». La DCPJ a publié un avis de recherche à son encontre.
Une vidéo extrêmement violente, largement diffusée sur les réseaux sociaux, montre une jeune femme attaquée à la machette. Les circonstances exactes du crime et les responsabilités individuelles doivent encore être établies par la justice.
Mais pendant que les autorités recherchent une personne soupçonnée d’être impliquée dans cette affaire, celle-ci peut apparaître publiquement aux côtés d’un chef de gang et transformer cette apparition en événement numérique.
Et des milliers de personnes regardent.
C’est cette normalisation qui devrait nous inquiéter
Quand le crime devient du divertissement
Le problème n’est pas TikTok en lui-même.
Le problème est ce que nous choisissons de regarder, de partager, de liker et même de financer à travers les cadeaux virtuels.
Un criminel présumé peut désormais disposer d’une audience comparable, voire supérieure, à celle de nombreux artistes, journalistes, entrepreneurs ou personnalités publiques.
Lanmò San Jou n’est d’ailleurs pas simplement un personnage controversé des réseaux sociaux. Le FBI le présente comme le chef de 400 Mawozo et l’accuse notamment d’avoir participé à l’enlèvement de 17 missionnaires chrétiens en 2021. Les autorités américaines offrent jusqu’à 1 million de dollars pour des informations permettant son arrestation ou sa condamnation.
Pourtant, sur les réseaux sociaux, le criminel peut apparaître comme une personnalité à suivre, à écouter et à encourager.
Le précédent Guy Philippe

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau.
Avant les stars criminelles de TikTok, Haïti avait déjà vu des personnalités controversées acquérir une importante popularité auprès d’une partie de la population.
Guy Philippe en constitue un exemple particulièrement frappant. Il a plaidé coupable aux États-Unis dans une affaire de blanchiment d’argent provenant du trafic de stupéfiants et a été condamné en 2017 à 108 mois de prison.
Après avoir purgé sa peine, il a été déporté vers Haïti en novembre 2023.
Son retour a néanmoins suscité un important soutien populaire et il s’est rapidement repositionné comme acteur politique.
Autrement dit, le passé criminel ou judiciaire d’une personnalité ne suffit plus nécessairement à l’empêcher de devenir populaire.
Sommes-nous en train de fabriquer nos propres héros ?
C’est probablement la question la plus dérangeante.
Pendant que des familles pleurent leurs proches, que des citoyens sont kidnappés et que des communautés entières sont déplacées, certains des personnages les plus violents du pays accumulent une visibilité extraordinaire.
Et cette visibilité n’est pas sans conséquence.
Une récente analyse rapportée par Reuters souligne justement que les gangs haïtiens étendent désormais leurs opérations au-delà de Port-au-Prince, notamment à travers les enlèvements, les barrages et d’autres formes de criminalité.
Dans ce contexte, transformer les chefs de gangs en célébrités numériques revient à leur offrir quelque chose de très précieux : de la visibilité, de l’influence et une forme de pouvoir social.
« Ki bò nou prale ? »
Il serait trop facile de conclure que « le peuple haïtien est psychologiquement malade ».
La réalité est probablement plus complexe. Une population traumatisée par des années de violence peut développer une fascination morbide pour les personnages qui incarnent cette violence. La curiosité, la peur, le sensationnalisme, la recherche de divertissement et la volonté de comprendre ce qui se passe peuvent également expliquer une partie de ces audiences.
Mais cela ne rend pas le phénomène moins préoccupant.
Plus nous regardons, partageons et récompensons ces contenus, plus nous contribuons à leur donner de la valeur.
Aujourd’hui, un artiste peut chercher pendant des années à construire son audience.
Un entrepreneur peut travailler toute une vie pour bâtir sa réputation.
Un professeur peut consacrer des décennies à transmettre son savoir.
Et pendant ce temps, un criminel armé peut devenir une star en quelques heures simplement en ouvrant un direct.
C’est cette inversion des valeurs qui devrait nous révolter.
Haïti ne manque pas seulement de sécurité. Haïti est aussi confrontée à une bataille pour ses repères.
Et la question demeure :

